Interview de Pierre Boulez
Compositeur et chef d'orchestre, Pierre Boulez a longtemps travaillé avec Maurice Béjart. Interview.
Entretien : Michel Robert et Sébastien Boussois
IRCAM, Paris, 7 août 2009
Vous connaissez Béjart depuis 1956…
Ce fut lors de ma première présentation du Marteau sans Maître au Théâtre Marigny à Paris. En réalité, nous nous y sommes seulement croisés. La première rencontre plus fondamentale se réalisa en 1961 pour l’organisation du Festival de Salzburg. A partir de cette date, nous avons commencé à travailler ensemble.
J’ai le sentiment que Maurice Béjart vous a toujours considéré comme son grand-frère. Nous avons des lettres témoignant de votre échange avec lui et où vous le conseillez, notamment sur Stravinski…
Pour ce festival qui fêtait le 80ème anniversaire de Stravinsky, je me souviens lui avoir déconseillé Psaumes qu’il avait initialement choisi au profit de Noces. Il donnait le Sacre du Printemps et voulait ajouter dans son spectacle cette Symphonie des Psaumes. C’était une combinaison qui pour moi ne fonctionnait pas bien.
Vous le conseillez, voire vous le dirigez. On sent que vous avez une influence fondamentale dans l’œuvre de Maurice Béjart…
Je ne m’en suis pas rendu compte car nous nous sommes toujours considérés comme de véritables camarades. Notre relation était l’inverse de celle que peut avoir un professeur vis à vis de ses étudiants par exemple.
Dans certains domaines, j’en savais plus que lui et dans d’autres...moins ! C’était une relation incontestablement d’égal à égal, basée sur l’amitié et la réciprocité. Que cette relation l’ait formé, je n’en doute pas. Pour le spectacle sur Stravinsky, je lui avais conseillé Renard comme un très beau divertissement afin d’équilibrer avec le sérieux du Sacre du Printemps. Et là, il a créé cet orchestre populaire au milieu d’une salle. Je lui suggère cela et il le prend. Mais il ne s’arrête pas là car il en fait quelque chose de fort auquel je n’ai moi-même pas pensé. Je me souviens de cette scène sur des pneus à l’Opéra par exemple.
Pensez- vous que Maurice Béjart ait facilité l’accès à vos compositions ou plus loin dans le temps celles de Arnold Schönberg, Alban Berg ou Anton Webern ?
Beaucoup plus que moi, de toute évidence. Je n’ai été à la tête d’institutions musicales que plus tard et lui a eu un rôle fondamental avant. Il a fait entendre aux gens des musiques pour lesquelles ils ne se seraient pas précipités. La question pour moi était de savoir si le public n’allait pas oublier aussitôt la musique comme l’on oublie une musique de film lorsque l’on a vu le film... Dans certains esprits qui ne sont pas très "aiguillés" sur la musique, ça fait passer la douleur. Beaucoup ne se souviendront que du ballet et pas de l’autonomie de la musique de Webern. La musique est perçue très différemment selon les personnes
Vos principales collaborations sont : Renard en 1965, Histoire du Soldat à Bruxelles en 1966, Concerto en ré pour un violon en 1982, Baiser de la Fée en 1986, Journal Premier chapitre en 1994. Dans ce dernier ballet, c’est bien le témoignage d’un amour fort entre vous dont il est question puisque la troisième et dernière partie vous est consacrée.
Je sais que c’était une partie importante de sa vie mais il était une part importante de la mienne. La dernière fois qu’il est venu à Paris en 2007, j’ai assisté au spectacle et nous avons déjeuné ensemble le lendemain. Il avait déjà tellement changé et pouvait à peine se tenir debout. Quand je l’ai vu saluer le public avec tant de difficulté, collé au rideau de la scène, je me suis dit qu’il était très diminué physiquement. Mais je garde les bons souvenirs. Nous avons eu des moments très drôles ensemble. Par exemple, il venait d’assister à Parsifal que je dirigeais à Bayreuth et le soir, nous sommes allées au restaurant. En réfléchissant sur le Soldat, nous nous sommes arrêtés sous un réverbère et il a lu le texte en le parodiant avec un faux accent de paysan. C’était très drôle. Il avait vraiment beaucoup d’humour.
Une dernière question : accepteriez-vous de faire partie du Comité d’honneur de la Maison Béjart ?
Avec plaisir plus qu’honneur, j’en serai évidemment ravi.
In “Ainsi danse Zarahoustra”, 2006, Ed. Actes Sud, P.67-68
Maurice Béjart:
“ J’ai eu la chance d’être présent à la première mondiale en concert du Marteau sans maître (1955). Cela se passait dans cette salle du théâtre Marigny où j’avais l’habitude de répéter des ballets, qui est devenu maintenant “Le Petit Marigny”. Ce fut pour moi un grand choc musical, comme lors de ma découverte de la musique concrète. Peu connu à l’époque, Pierre Boulez était le collaborateur de Barrault pour la réalisation de musique de scène, dont une d’ailleurs qu’il créa pour un spectacle sur Zarathoustra.
Lorsque nous avons présenté Tannhäuser à Bayreuth en 1961, Maurice Huisman m’a annoncé que Karayan désirait que je monte les Noces de Stravinski pour le festival de Salzbourg la saison suivante avec Pierre Boulez comme directeur d’orchestre. Nous nous sommes alors rencontré à Bruxelles, et une grande complicité s’est très vite installée entre nous. Les mois passèrent et en août 1962, Pierre a dirigé de façon magistrale l’orchestre pour Noces, une partition des plus complexes. Notre collaboration s’est poursuivie puisqu’il a dirigé Le Sacre, Renard et Noces à l’Opéra de Paris.
C’est en 1973 que je me suis réellement plongé dans la musique de Boulez et que j’ai réalisé une première création sur Le marteau sans maître sous la direction de Maderna au Théâtre de la Scala. Par la suite, j’ai travaillé sur Pli selon Pli dont Tombeau. Je me rappelle encore qu’au Théâtre des Champs-Elysées, nous avons présenté une soirée Boulez avec Le Marteau sans maître et Pli selon pli.
Il va sans dire que Boulez était et reste l’un des piliers essentiels de toute mon œuvre. Il fait partie des rares créateurs qui ont compté le plus dans ma carrière. Dialogue de l’ombre double (1998), le dernier ballet que j’ai créé sur sur la musique, a été enregistré par la télévision suisse romande."
"Ce que nous devons tous à Boulez est incalculable. Il a désembourbé la musique actuelle, ne serait-ce qu’en organisant les concerts du Domaine musical où tout le monde a appris à épeler les noms de Schönberg, de Berg et Webern."
In Conversations avec Maurice Béjart, Ed. La Renaissance du Livre, 2000, p. 137
IRCAM, Paris, 7 août 2009

Vous connaissez Béjart depuis 1956…
Ce fut lors de ma première présentation du Marteau sans Maître au Théâtre Marigny à Paris. En réalité, nous nous y sommes seulement croisés. La première rencontre plus fondamentale se réalisa en 1961 pour l’organisation du Festival de Salzburg. A partir de cette date, nous avons commencé à travailler ensemble.
J’ai le sentiment que Maurice Béjart vous a toujours considéré comme son grand-frère. Nous avons des lettres témoignant de votre échange avec lui et où vous le conseillez, notamment sur Stravinski…
Pour ce festival qui fêtait le 80ème anniversaire de Stravinsky, je me souviens lui avoir déconseillé Psaumes qu’il avait initialement choisi au profit de Noces. Il donnait le Sacre du Printemps et voulait ajouter dans son spectacle cette Symphonie des Psaumes. C’était une combinaison qui pour moi ne fonctionnait pas bien.
Vous le conseillez, voire vous le dirigez. On sent que vous avez une influence fondamentale dans l’œuvre de Maurice Béjart…
Je ne m’en suis pas rendu compte car nous nous sommes toujours considérés comme de véritables camarades. Notre relation était l’inverse de celle que peut avoir un professeur vis à vis de ses étudiants par exemple.
Dans certains domaines, j’en savais plus que lui et dans d’autres...moins ! C’était une relation incontestablement d’égal à égal, basée sur l’amitié et la réciprocité. Que cette relation l’ait formé, je n’en doute pas. Pour le spectacle sur Stravinsky, je lui avais conseillé Renard comme un très beau divertissement afin d’équilibrer avec le sérieux du Sacre du Printemps. Et là, il a créé cet orchestre populaire au milieu d’une salle. Je lui suggère cela et il le prend. Mais il ne s’arrête pas là car il en fait quelque chose de fort auquel je n’ai moi-même pas pensé. Je me souviens de cette scène sur des pneus à l’Opéra par exemple.

Pensez- vous que Maurice Béjart ait facilité l’accès à vos compositions ou plus loin dans le temps celles de Arnold Schönberg, Alban Berg ou Anton Webern ?
Beaucoup plus que moi, de toute évidence. Je n’ai été à la tête d’institutions musicales que plus tard et lui a eu un rôle fondamental avant. Il a fait entendre aux gens des musiques pour lesquelles ils ne se seraient pas précipités. La question pour moi était de savoir si le public n’allait pas oublier aussitôt la musique comme l’on oublie une musique de film lorsque l’on a vu le film... Dans certains esprits qui ne sont pas très "aiguillés" sur la musique, ça fait passer la douleur. Beaucoup ne se souviendront que du ballet et pas de l’autonomie de la musique de Webern. La musique est perçue très différemment selon les personnes
Vos principales collaborations sont : Renard en 1965, Histoire du Soldat à Bruxelles en 1966, Concerto en ré pour un violon en 1982, Baiser de la Fée en 1986, Journal Premier chapitre en 1994. Dans ce dernier ballet, c’est bien le témoignage d’un amour fort entre vous dont il est question puisque la troisième et dernière partie vous est consacrée.
Je sais que c’était une partie importante de sa vie mais il était une part importante de la mienne. La dernière fois qu’il est venu à Paris en 2007, j’ai assisté au spectacle et nous avons déjeuné ensemble le lendemain. Il avait déjà tellement changé et pouvait à peine se tenir debout. Quand je l’ai vu saluer le public avec tant de difficulté, collé au rideau de la scène, je me suis dit qu’il était très diminué physiquement. Mais je garde les bons souvenirs. Nous avons eu des moments très drôles ensemble. Par exemple, il venait d’assister à Parsifal que je dirigeais à Bayreuth et le soir, nous sommes allées au restaurant. En réfléchissant sur le Soldat, nous nous sommes arrêtés sous un réverbère et il a lu le texte en le parodiant avec un faux accent de paysan. C’était très drôle. Il avait vraiment beaucoup d’humour.
Une dernière question : accepteriez-vous de faire partie du Comité d’honneur de la Maison Béjart ?
Avec plaisir plus qu’honneur, j’en serai évidemment ravi.
In “Ainsi danse Zarahoustra”, 2006, Ed. Actes Sud, P.67-68
Maurice Béjart:
“ J’ai eu la chance d’être présent à la première mondiale en concert du Marteau sans maître (1955). Cela se passait dans cette salle du théâtre Marigny où j’avais l’habitude de répéter des ballets, qui est devenu maintenant “Le Petit Marigny”. Ce fut pour moi un grand choc musical, comme lors de ma découverte de la musique concrète. Peu connu à l’époque, Pierre Boulez était le collaborateur de Barrault pour la réalisation de musique de scène, dont une d’ailleurs qu’il créa pour un spectacle sur Zarathoustra.
Lorsque nous avons présenté Tannhäuser à Bayreuth en 1961, Maurice Huisman m’a annoncé que Karayan désirait que je monte les Noces de Stravinski pour le festival de Salzbourg la saison suivante avec Pierre Boulez comme directeur d’orchestre. Nous nous sommes alors rencontré à Bruxelles, et une grande complicité s’est très vite installée entre nous. Les mois passèrent et en août 1962, Pierre a dirigé de façon magistrale l’orchestre pour Noces, une partition des plus complexes. Notre collaboration s’est poursuivie puisqu’il a dirigé Le Sacre, Renard et Noces à l’Opéra de Paris.
C’est en 1973 que je me suis réellement plongé dans la musique de Boulez et que j’ai réalisé une première création sur Le marteau sans maître sous la direction de Maderna au Théâtre de la Scala. Par la suite, j’ai travaillé sur Pli selon Pli dont Tombeau. Je me rappelle encore qu’au Théâtre des Champs-Elysées, nous avons présenté une soirée Boulez avec Le Marteau sans maître et Pli selon pli.
Il va sans dire que Boulez était et reste l’un des piliers essentiels de toute mon œuvre. Il fait partie des rares créateurs qui ont compté le plus dans ma carrière. Dialogue de l’ombre double (1998), le dernier ballet que j’ai créé sur sur la musique, a été enregistré par la télévision suisse romande."
"Ce que nous devons tous à Boulez est incalculable. Il a désembourbé la musique actuelle, ne serait-ce qu’en organisant les concerts du Domaine musical où tout le monde a appris à épeler les noms de Schönberg, de Berg et Webern."
In Conversations avec Maurice Béjart, Ed. La Renaissance du Livre, 2000, p. 137